En réponse à certains commentaires sur le livre Célébration de la poésie de Henri Meschonic, Alain Joubert écrivait, dans La Quinzaine littéraire du 16 février 2002 (no 825), quelques mots sur la poésie et particulièrement sur la poésie d'Anne-Marie Beeckman. Il nous a semblé pertinent de reproduire ici de larges extraits de ce texte.
Le Vestiaire des vagues, dont parle Alain Joubert, a paru à l'Atelier de l’Agneau (2002, 116p.).
D'Anne-Marie Beeckman, nous avons publié la Source Salmière en 1997.


[...]  Guy Cabanel - à qui André Breton a pu écrire : « Ce langage, le vôtre, est celui pour lequel je garde à jamais le cœur de mon oreille » -, Louis-François Delisse, Anne Marbrun, Jacques Izoard, Laurent Albarracin, Alice Massénat, Michel Valprémy, Christine Delcourt, Jean-Yves Bériou, Hervé Delabarre, Roger Renaud, et quelques autres, avez-vous souvent - j’allais écrire jamais - entendu parler de ces poètes, ou vu tout simplement mentionner leur existence, au détour d’un article non confidentiel portant sur la poésie contemporaine ? Ajoutons encore à ces noms ceux de Petr Kral et de Pierre Peuchmaurd qui, eux, ont parfois eu les honneurs d’une citation, ici ou là, comme par inadvertance...

C’est pourtant grâce à la permanence quasi secrète de leurs publications que se joue, dans la coulisse, la vie même de la poésie en ces jours que certains prétendent de disette. Car il faut bien le clamer haut et fort, la poésie à déserté le poème, et ceux qui passent aujourd’hui pour ses hérauts sont tout sauf des poètes. Des expérimentateurs (peut-être), des trafiquants de mots trafiqués (sans doute), des « écrivains » qui font court par manque de souffle et imaginent que la forme poétique est faite pour cela (probablement), des « travailleurs » de tant d’années (hélas!), bref des littérateurs d’un genre spécial, occupant tout l’espace de la poésie aux yeux de ceux qui n’en croient pas les leurs ! On aura reconnu, bien sûr, Yves Bonnefoy, Jacques Roubaud, Christian Pringent, Michel Deguy et Jacques Dupin, comme tous ceux qui les suivent sur les chemins arides, ingrats et malaisés de la non-poésie [...]

La poésie, voyez-vous, c’est comme le jazz : il ne suffit pas de souffler dans l’instrument ou de frapper sur les cymbales, encore faut-il que le swing soit présent. Et s’il n’a a pas de jazz sans swing, il n’y a pas plus de poème sans poésie : it don’t mean a thing, selon Duke Ellington. C’est pourquoi je voudrais saluer maintenant le recueil publié par Anne-Marie Beeckman, le Vestiaire des vagues, pour ce qu’il apporte à la fois de fraîcheur dans le ton, d’invention dans le rythme, de cruauté spontanée dans le propos et d’érotisme vrai dans l’intention. La poésie est ici chez elle, et Anne-Marie Beeckman en dispense le « swing » avec toute la rigueur de la liberté, toutes les règles de l’invention sans contrainte, toute la perversité des esprits les plus droits.

Il y a chez ce poète de la féminité en alerte et du désir en feu, la joie de la licence et l’effervescence du lit, la férocité du plaisir et la morsure de l’amour. Depuis la disparition de Joyce Mansour - la mante surréaliste aux mâchoires de satin -, jamais la poésie n’avait, je crois, approché la folie du corps avec autant d’ardente précision dans le rituel cruel du désir, du plaisir, de l’abandon :

« Reste un écart des jambes, ce chiffon rouge sur tes fesses. Et le raisin est une résignation »

« L’étang éteint ton os de braise.
Je garde ta bouche pour ma soif.
Mais que tu es blanche, hermine, sur les fuseaux ! »

« Et l’iguane ?
Sa crête rose dans le matin ?
Nous devions perpétuer la rosée »

« Le chien les regarde,
Quand ils s’envoleront
Je pisserai mes larmes
le long des bois des lits. »

« À gué
entre mes fesses
la belette de l’aube »

« L’homme est une mandibule rouge
sur les lieux du crime -
y revenir »

« Je serai si tremblante que tu m’achèveras. »

S’il vous plaît, pour une fois que la poésie sort de ses manufactures habituelles et retrouve les sentiers négligés de la vraie création, pour une fois que les mots se revêtent de simplicité avec tout le luxe que cela suppose, pour une fois que le champ du désir s’ouvre sans calcul, sans la sordide volonté de tordre le cou à l’image ou de faire disparaître le rythme naturel du murmure énigmatique, pour cette fois - au moins ! - soyez attentifs à ce qu’Anne-Marie Beeckman vous propose, soyez à l’écoute d’un langage qui s’offre à vous comme « une nuit de griffes solitaires et de poissons avides ».

« La pensée voyage à la vitesse du désir », a écrit Malcolm de Chazal. La poésie aussi.


Alain Joubert




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